Cinquantième anniversaire du droit de vote des femmes en Suisse

Mary Mayenfisch-Tobin

L’Irish Business Network (IBN) Switzerland est un réseau de professionnels qui résident et/ou travaillent en Suisse, de nationalité irlandaise ou ayant un lien avec l’Irlande.

Le 4 mars 2021 s’est tenu un débat intellectuellement stimulant au cours de la conférence organisée par l’Irish Business Network, en présence d’un remarquable groupe d’intervenantes: Zita Küng, présidente de CH2021, première directrice du Bureau de l’égalité de la ville de Zurich; Alkistis Petropaki, directrice de WeAdvance; Marialuisa Parodi, présidente de FAFTPlus au Tessin et Tabi Haller-Jorden, ancienne directrice de Catalyst Europe et présidente-directrice générale de The Paradigm Forum. Ces expertes se sont penchées sur le cinquantième anniversaire du droit de vote des femmes au niveau fédéral suisse, récemment célébré, et ont partagé leur vaste expérience avec leur auditoire.

Ce débat a retracé l’histoire de ce vote et le long chemin parcouru pour parvenir à l’égalité, un chemin dont l’horizon demeure encore très lointain aujourd’hui. Pour mieux appréhender la situation actuelle, la coprésidente de l’IBN, Geraldine O’Grady, a ensuite commenté le débat et évoqué «l’oppression intériorisée» des femmes en Suisse, qui lui a rappelé ce que certains historiens appellent «l’impuissance apprise» dont souffraient les paysans irlandais pauvres à l’époque de la famine. Ce qui fut une véritable tragédie pour l’Irlande l’est-il également pour la Suisse et les Suissesses encore aujourd’hui?

Infrastructure et obstacles

Un échange sur la situation actuelle, les obstacles au progrès et la nécessité d’une évolution de la culture et des mentalités a amorcé le débat. C’est avec consternation que la rareté des participants masculins à cet événement a été constatée, car il est avéré que les problèmes liés à l’égalité des sexes ne sont pas des problèmes «de femmes», mais affectent négativement l’ensemble des membres de la société – ici comme ailleurs.

Les problèmes infrastructurels de la Suisse, tels que les emplois du temps scolaires fragmentés, le manque de crèches, les idées préconçues sur la place des femmes dans la société et le nombre de femmes travaillant à temps partiel – le plus élevé de l’OCDE – ont été abordés au cours du débat. Si le travail à temps partiel semble être une solution satisfaisante à court terme pour pallier ces infrastructures scolaires et ces crèches peu accommodantes, le nombre de femmes ne disposant pas de ressources financières suffisantes à l’âge de la retraite est inacceptable, la féminisation de la pauvreté étant un problème bien réel.

Indépendance financière

L’indépendance et la sécurité financières ont été abordées, soulignant l’importance pour les femmes d’être financièrement responsables de leur propre bien-être. On apprend ainsi qu’aux États-Unis, si près de 30% des femmes âgées de 18 à 35 ans gagnent plus que leur partenaire, un changement intervient (probablement) à la naissance des enfants. C’est à ce stade que les obstacles et les choix cornéliens deviennent la norme. Cette situation a abouti et continue d’aboutir à une profonde dépendance des femmes vis-à-vis de leur partenaire, d’où la nécessité d’éduquer les jeunes à la responsabilité financière, et ce le plus tôt possible.

Faire évoluer les esprits et les mentalités

Comment faire évoluer les mentalités d’une société pour garantir l’égalité de traitement et des chances? La croyance selon laquelle les enfants souffrent de la représentation paritaire des femmes doit disparaître de toute urgence. En effet, plusieurs études suisses révèlent une corrélation positive entre la fréquentation de crèches de qualité et les progrès scolaires, comme l’a indiqué Brigid O’Donovan, coprésidente de l’IBN, au cours du débat.

Devons-nous changer nous-mêmes ou changer le système dans lequel nous évoluons? La discussion qui a suivi sur la formation professionnelle et le courage moral nécessaire pour défendre ses intérêts s’est avérée cruciale. L’animatrice de ce débat, Mary Mayenfisch, a insisté sur la nécessité d’une meilleure protection et d’une législation permettant aux voix des personnes faisant preuve de ce courage d’être entendues et protégées. Il est intéressant de noter qu’aujourd’hui encore, la protection des voix dissidentes et des lanceurs d’alerte n’est pas assurée par le droit suisse. Le courage moral est indispensable pour opérer les changements nécessaires à une société, mais la protection juridique des personnes qui appellent à ces changements est également primordiale. Les participants ont ainsi été incités à ne pas se contenter d’attendre que les changements politiques nécessaires se produisent, mais à se demander s’ils incarnent eux-mêmes les valeurs qu’ils défendent en matière d’équité. Tous autant que nous sommes, qu’avons-nous fait pour témoigner de notre attachement à ces objectifs?

Les femmes en politique et dans l’entreprise

La présence nécessaire des femmes en politique a fait l’objet d’un échange, au cours duquel il a été fait référence à deux études récentes menées en Suisse (en version française ci-dessous)[1]. Parmi les questions soulevées, citons le conflit entre activité professionnelle et éducation des enfants, la quantité considérable de travail non rémunéré et sous-estimé effectué par les femmes au bénéfice de la société, et l’augmentation bienvenue du nombre de femmes qui entrent dans l’arène politique.

Dans le domaine professionnel, Alkistis Petropaki a mentionné les travaux menés avec l’Université de Saint-Gall, le Gender Intelligence Report et le Maturity Compass, ainsi que les quatre stades définis par le Gender Maturity.

Les intervenantes ont fait remarquer que la présence d’un plus grand nombre de femmes au sein des conseils d’administration entraîne une augmentation des bénéfices; comme l’a déclaré l’une des intervenantes en citant Viviane Reding, ancienne vice‑présidente de la Commission européenne, «je n’aime pas les quotas, mais j’aime ce qui en résulte». Comme il est clairement démontré que des équipes et des conseils d’administration mixtes assurent de meilleurs bénéfices aux entreprises, on peut légitimement se demander pourquoi les conseils d’administration suisses ne comptent pas plus de femmes.[2]

Qu’en est-il également de la corrélation entre les femmes politiques et les femmes dans l’entreprise? Une alliance pourrait-elle voir le jour en Suisse afin de peser davantage en faveur du changement? De nombreuses multinationales implantées sur le territoire se soucient beaucoup de mixité, d’intégration et d’égalité, mais se rapprochent-elles des politiciens suisses qui luttent pour ces mêmes droits?

Par-delà les frontières suisses, le cas du Rwanda a été évoqué: ce pays compte le plus grand nombre de femmes parlementaires au monde, et son gouvernement est incroyablement efficace. Un exemple à suivre pour la Suisse?

Enfin, la prise en compte des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) par les entreprises pour améliorer leurs performances et leur gestion, le faible nombre de femmes en Suisse prêtes à s’engager dans des activités entrepreneuriales naissantes (7,3% contre 12,3% d’hommes), la nécessité d’appuyer les femmes plutôt que de les encadrer, le rôle de la sociologie et son importance en matière de progrès, ainsi que la répartition inégale du travail sont autant de thèmes à aborder, mais pour lesquels le temps a malheureusement fait défaut.

Pour aller plus loin, vous pouvez consulter ce manifeste envoyé au Conseil fédéral suisse par Zita Küng et les membres de CH2021.ch à l’occasion du cinquantième anniversaire du vote – le 7 février 2021 – demandant instamment au Gouvernement suisse de mettre en place un plan d’action pour assurer une égalité réelle… et immédiate.

[1] Tresch, Anke; Lauener, Lukas; Bernhard, Laurent; Lutz, Georg et Laura Scaperrotta (2020). Élections fédérales 2019. Participation et choix électoral. FORS-Lausanne. DOI: 10,24447/SLC-2020-00002.

Seitz, Werner (2020). Les femmes lors des élections fédérales de 2019: Un grand pas en avant au Palais fédéral – Avec une analyse complémentaire de l’élection des femmes dans les parlements et les gouvernements cantonaux de 2015 à 2019. Commission fédérale pour les questions féministes CFQF. Berne: juin 2020, 24 p.

[2] https://www.schillingreport.ch/en/mediarelease-schillingreport-2020/

A propos Mary Mayenfisch-Tobin

Mary Mayenfisch-Tobin, une avocate irlandaise, a travaillé dans différents cabinets privés en Irlande avant de s’installer à Lausanne, lors de son mariage en 1987. Elle a étudié le français et obtenu un LLM en droit économique européen et international à l’Université de Lausanne en 1992. En 2017, elle est devenue médiatrice. Après avoir enseigné le droit à l’Ecole Hôtelière de Lausanne, à l’Université de Pepperdine (Suisse) et dans d’autres institutions académiques, elle continue aujourd’hui de travailler dans le domaine de l’éducation. Présidente du club de Lausanne de l’association BPW (Business & Professional Women) de 2010 à 2014, elle est l’actuelle Présidente du CLAFV Centre de Liaison des Associations Féminines Vaudoises, membre de la Commission consultative cantonale de l’égalité et membre du comité de Politiciennes.ch dans le canton de Vaud.

Swiss democracy and the public humiliation of women

Patricia Purtschert

L’article de blog suivant a été aimablement mis dans sa langue d’origine à notre disposition par Gender Campus, la plateforme des Etudes Genre, de l’égalité des chances et de la diversité dans les hautes écoles suisses. Merci également à l’auteure Patricia Purtschert.

This year, Switzerland remembers the introduction of voting rights for all its citizens. Fifty years ago, on February 7, 1971, women were enfranchised. This moment was preceded by 123 years of male-only suffrage, granted in 1848 to a selected group of men that initially excluded poor and Jewish men. Even today, voting rights are not granted for anyone without a Swiss passport.

The 50-year anniversary opens up important discussions about the injustice done to women, including the call for an official apology. The CH2021 initiative has published a manifesto proposing that the Federal Council launch an official “day of remembrance” in parliament, and commit to a “binding action plan to realize true equality”.

In this blog entry, I want to take a close look at one dimension of the injustice done to women. Referring to six moments in the lives of path-making women, my aim is to make visible the specific humiliation directed at women who have dared to enter the public space in order to raise their voice and participate in political decision-making. On the level of national politics, this history includes the social democratic politician Lilian Uchtenhagen who lost her attempt to be voted onto the Federal Council in 1983; the forced resignation of the first female Federal Councilor Elisabeth Kopp in 1988; and the parliament’s refusal to re-elect Ruth Metzler as the third female Federal Councilor in 2003. However, and as the stories below demonstrate, the long and largely unacknowledged history of women’s humiliation in the public sphere both affects and transcends the realm of parliamentary politics. That’s why I start narrating this history of humiliation not from within the parliament – the building itself – but from the public square right in front of it.

On the 22nd of September 2020, a Black woman whose name remains unknown, marches in a demonstration, initiated by illegalized people from different parts of Switzerland. The protest raises the unbearable conditions in which people must live when denied the right to asylum in Switzerland. The protestors, mainly people of color, hold posters with slogans like, “Don’t deal with human lives”, “I don’t want to live in prison” and “Asylum camps are places of violence”. When the group starts marching towards the parliament building in order to take their demands to the seat of Swiss government, they are brutally stopped by the police. With rubber bullets and water cannons, the demonstrators are prevented from entering the Bundesplatz, the public square in front the parliament building. The protesting woman I just mentioned is pregnant and walks together with her child who starts crying when the tear gas hits the crowd. Imagine how it feels when a supposedly democratic state forbids you from being in a public space in order to stand up for your human rights.

On the 5th of May 2011, Maria von Känel leaves the Swiss Federal Court in Lausanne together with her partner Martina and a group of LGBTQ activists. She has just lost her case to adopt their daughter and thus receive parental rights for her own child. Imagine the vulnerability of having one’s intimate relations put on trial like this. The court has argued that the couple had been living in a so-called registered partnership for only three years whereas heterosexual couples needed to be married for five years in order to qualify for a stepchild adoption. The court did not take into consideration how married heterosexuals do not need to adopt their own children in the first place. It also did not recognize that Maria von Känel and her partner, who had been together for thirteen years, were prevented from legally registering their relationship until 2007. In 2018, stepchild adoption for same-sex parents is finally introduced in Switzerland after a continuous struggle, one in which Maria and Martina von Känel have played a decisive role. Even in 2020, when the Federal Parliament voted in support of marriage equality, recognition for children born into a marriage between two women is still restricted by arbitrary, nationalist criteria. At the time of writing, right-wing and fundamentalist religious groups are collecting signatures for a referendum to block the introduction of the marriage equality law.

On the 10th of March 1993, National Councilor Christiane Brunner stands before parliament and withdraws her candidature for a place on the Federal Council. In her speech, she condemns the underhanded culture of politics “in which women can only loose”. For weeks, she has been targeted in a media campaign initiated by an anonymous letter-writer claiming that she had had an abortion and that the writer possessed a nude photo of her. Imagine the courage it takes to hold patriarchal politics accountable at the very moment of your exclusion, all hinging on completely baseless sexist and classist accusations. The subsequent election of a male politician and the reconstitution of an all-male government brings feminist protesters from all over the country to the capital, prompting new elections one week later. It is then that the unionist Ruth Dreifuss becomes the second female and the first Jewish Federal Councilor in Swiss history. Right after her election, she addresses the crowd in front of the parliament building, with Christiane Brunner by her side. For many years, the golden sun badge that they both wear on this day is worn by Swiss women as a symbol of both hope and rage.

On the 30th of November 1971, shortly after Swiss women finally got the right to vote, the first eleven women take their seats in the National Assembly. Among them is Tilo Frey, probably the first Black parliamentarian in Switzerland. This epoch-making shift in political representation is barely touched upon in the media. When it does get mentioned, newspapers write about flowers, colorful handbags, and scarfs adorning the parliament chambers. Tilo Frey is repeatedly singled out, and her political abilities are questioned, for wearing a white dress – the color of suffragettes and festive occasions. The parliamentary dress code is, needless to say, oriented towards men: dark suits. Imagine the affront when such a historic moment is depicted as a side note, women’s political representation reduced to a matter of etiquette, and the one Black woman is portrayed as failing on both counts.

In February 1959, the Basel carnival has a predominant target: women’s struggle for suffrage thwarted by the all-male vote on February 1st. The central target of the spectacle is Basel-based author Iris von Roten, whose feminist magnum opus “Frauen im Laufgitter. Offene Worte zur Stellung der Frau” (“Women in the Playpen. Plain Words about the Situation of Women”) provoked huge public debate before the vote. Many years of careful research preceded the publication of Iris von Roten’s long (600 pages), brilliant and ground-breaking book in fall 1958. Imagine the indignity of your encompassing analysis of contemporary patriarchy being ridiculed in a carnival parade celebrating another victory of men over women. Women’s suffrage is introduced in Switzerland in 1971, making Iris von Roten a full citizen at the age of 54. Her book remains an inspiration and an incentive for feminists to this day.

In February 1939, Frieda Berger, whose name is anonymized due to archival law, writes to Federal Councilor Philipp Etter. It is one of many letters she has sent to decision-makers, stating, in startlingly clear language, that the deprivation of her freedom without a trial was a severe violation of her rights. Frieda Berger earned her livelihood as a domestic worker in households and on farms. In 1930, at the age of 36, she had been placed under guardianship due to “unruly behavior”. Her main offence was her romantic and sexual relations with men she was not married to and her alleged involvement in prostitution. Over the next four decades she spent fifteen years in asylums against her will. Most of her letters to the authorities remained unanswered or poorly answered. Imagine having your freedom in the hands of men who refuse to hear your voice, even if you appeal to the rule of law. Many years after Frieda Berger’s death, historian Tanja Rietmann discovered over 130 of her letters in archives and made her story public. Then, on the 10th of September 2010, 71 years after Berger sent her letter to a member of the Federal Council, Federal Councilor Eveline Widmer-Schlumpf made an official government apology to the many people forced into administrative detention [administrative Versorgung].

These are just six out of many untold stories about Swiss democracy. They refer to various places and protagonists, to diverse struggles and victories, and to very different historical circumstances and contexts. They also make apparent how women’s ability to raise their voices and to gain access to public space is always intertwined with their class, race, sexuality, nationality, or legal status. My aim is not to claim that these women share the same or even similar experiences. Instead, I want to highlight the ongoing practice of humiliating women when they do try to enter the public arena, and the way their humiliation is normalized by the very people who are supposed to represent and uphold “Swiss democracy”.

Writing Swiss history from a feminist perspective means comprehending how the humiliation of women sets the ground for their complicated feelings of un/belonging in the public. This generates a deep sense of anxiety, uneasiness, and trepidation, one which is rarely taken into account when we talk about democracy, participation, and equality. It is a collective affect so often engraved on the faces, voices, and bodies of women exposed to public humiliation. And it is inscribed in the hearts and minds of those who watch(ed) them, including the girls who learn to imagine what their place in the world might be. Yet, the steadfastness, rage, and perseverance of these women also constitutes the ground for political action, social change, and the re-invention of the political – often in ways that could not have been imagined possible before.

Un nouveau roman inspiré de l’histoire des femmes suisses

«Le passé est un pays étranger; Là-bas, on y fait les choses autrement.» Cette célèbre citation de L. P. Hartley ne reflète qu’une partie de la vérité: les événements survenus de mémoire d’homme ne sont ni véritablement étrangers, ni véritablement passés. Songeons à toutes celles et ceux qui ont grandi dans une Suisse où il était parfaitement normal que les femmes ne puissent ni voter, ni disposer de leur propre argent, ni participer à la vie publique.

Mon roman «Le jour où les hommes ont dit non» se déroule le 1er février 1959 – le jour où les hommes ont rejeté par votation le suffrage féminin. Le Parlement avait déjà approuvé en 1958 l’introduction du suffrage féminin tant attendu, mais il lui fallait également obtenir l’approbation de l’électorat suisse. Malgré la volonté du Parlement, la votation a exprimé un refus à hauteur de 66,9 %.

Je vis en Suisse depuis 2003. En tant que journaliste, de nombreuses personnes âgées – femmes et hommes – m’ont fait part de leur expérience de l’exclusion à cette époque. Toutefois, mon intérêt n’est pas purement professionnel. J’aime débattre de ces sujets en privé avec mes amis et ma famille. Un jour, une femme m’a arrêtée dans la rue pour admirer mes filles jumelles. Nous avons rapidement engagé la conversation. Elle m’a raconté qu’elle avait également une sœur jumelle et qu’elles étaient nées dans les années cinquante. Ses parents l’avaient placée à l’orphelinat quand elle était bébé, car sa mère ne pouvait pas s’occuper de deux nourrissons. Cette femme s’est toujours demandé: «Pourquoi moi et pas ma sœur?» Dans son cas, la pauvreté expliquait probablement les choses, mais beaucoup d’autres personnes ont été les victimes d’une mentalité rigide et d’une discrimination systématique.

Mon roman est en partie inspiré par l’icône féministe suisse Iris von Roten qui, en 1958, a fourni une analyse détaillée de la société suisse des années cinquante dans son ouvrage «Frauen im Laufgitter» («Femmes en cage»). Traduire ses textes m’a permis de me mettre dans la peau de mes quatre personnages principaux: une femme de fermier, une «fille de bureau», une mère célibataire d’origine yéniche et une travailleuse instruite. La traduction française de «Frauen im Laufgitter» sera apparemment publiée l’année prochaine. Enfin!

Lorsque l’on évoque le passé, il est important de ne pas réduire les femmes à leur rôle de victimes. Tout comme nous, les femmes de cette époque pouvaient être gentilles ou égoïstes, réalistes ou idéalistes. Elles s’amusaient, vivaient des histoires d’amour et aimaient être mères. Pour ma part, j’ai aimé me mettre à leur place.

À l’approche du 50e anniversaire du suffrage féminin en Suisse, il est essentiel de réfléchir à ce qu’a signifié cette longue exclusion des femmes de la vie politique. La narration est un formidable moyen de susciter de l’empathie et de la compassion envers la situation des femmes de l’époque. Voilà pourquoi je suis ravie que mon roman soit publié en français, en allemand, en italien et en anglais. Ceci dans le but principal d’atteindre les lectrices et les lecteurs suisses. Pour en savoir plus sur ce projet et le soutenir, consultez la page du financement participatif qui se poursuit jusqu’au 22 décembre.

Dans mon livre consacré à la Suisse, «La Suisse mise à nu» («Die wahre Schweiz» / «The Naked Swiss»), j’ai consacré un chapitre à la condition féminine en Suisse. Je l’ai conclu en constatant qu’il n’existe plus de distinction aussi forte entre la réalité dite masculine et la réalité dite féminine, ce qui permet aux femmes comme aux hommes d’élargir leurs horizons et de s’épanouir. La Suisse peut néanmoins se montrer encore plus innovante et attentive en matière d’égalité des sexes.

Portrait:

Clare O’Dea a exercé pendant dix ans le métier de journaliste à la SRG SSR (swissinfo.ch) avant de se lancer dans l’écriture de «La Suisse mise à nu – Un peuple et ses dix mythes» («Die wahre Schweiz – Ein Volk und seine 10 Mythen»). Auparavant journaliste à l’Irish Times, elle possède la double nationalité irlandaise et suisse et réside à la frontière linguistique du canton de Fribourg. «Le jour où les hommes ont dit non» est son premier roman.

Le dernier tango

Lise Michel

6 février 1971. Elle danse et espère que ce sera son dernier tango. «Soumise pour le meilleur et pour le pire», ce sera de l’histoire ancienne. Demain, ils votent. Eux, qui ont tous les pouvoirs et tous les avantages, ils décident pour nous, pauvre moitié écrasée et déconsidérée. Ce soir, elle danse une dernière fois, sous la houlette de son mari. Demain, on lui donnera sa dignité, ses droits, sa place acquise après tant de sacrifices. Alors ce soir il fait doux, non la douceur d’une abnégation feinte, mais celle d’une victoire en gestation. Demain, elle dansera de joie et d’indépendance, elle sera elle pour elle-même et plus à travers lui. Demain, c’est le 7 février 1971, le jour où le sexe faible se fait une place sur le devant de la scène citoyenne helvétique.

Lise Michel est enseignante de français et d’histoire au CO de Jolimont, depuis onze ans. Elle a fait ses études à Fribourg et Florence dans les branches qu’elle enseigne. Mariée et mère de deux enfants, elle s’occupe de sa petite famille dans le village de Corminboeuf. Originaire de la Broye fribourgeoise, c’est à Estavayer-le-lac et à Font qu’elle a vécu ses premières vingt-cinq premières années. Entre la sieste des enfants et la préparation de ses cours, la jeune mère écrit pour le plaisir. Elle contribue au journal d’Estavayer: le Républicain, en y publiant des nouvelles toujours inspirées de faits réels et elle tient un blog où elle exprime des instantanés, impressions furtives, banales ou essentielles: lise11michel.blogspot.com

 

Fondation Gosteli – La mémoire des femmes suisses

Silvia Bühler

Saviez-vous que…

  • dès 1905, les femmes en Suisse aspiraient à un meilleur traitement des enfants placés et que la même année, ce sont elles qui ont popularisé la formule «À travail égal, salaire égal»?
  • en 1896, près de 100’000 femmes se sont engagées dans environ 5’000 associations pour la collectivité et le bien public?
  • le Conseil fédéral s’est prononcé dès 1957 en faveur du suffrage féminin?
  • il y avait cependant aussi des femmes qui étaient fermement opposées au droit de vote?
  • les femmes prenaient aussi position sur des thèmes « dits » masculins tels que la Loi sur les fabriques, les questions économiques ou l’énergie atomique?

Bannière de la conférence des femmes de Berne, 1905 (AGoF Bro 8977)

Toutes les informations sur ces faits et bien d’autres encore sont disponibles à la Fondation Gosteli, les archives sur l’histoire du mouvement des femmes en Suisse.

Nous hébergeons plus de 450 fonds d’archives, dont près de la moitié proviennent d’organisations et d’associations comme l’Alliance F, les Femmes protestantes en Suisse (FPS) ou la Société suisse des femmes artistes (SSFA). L’autre moitié regroupe des fonds personnels de femmes ayant joué un rôle important dans des domaines tels que la politique, l’économie, l’éducation, la culture ou la société au cours des 150 dernières années, comme par exemple la politicienne Marie Boehlen, l’avocate Gertrud Heinzelmann ou encore l’entrepreneuse et pionnière de l’économie Else Züblin-Spiller. Les archives abritent également une bibliothèque spécialisée et une collection de coupures de presse de plus de 10’000 dossiers. Mis bout-à-bout, tous les documents de nos archives couvriraient près d’un kilomètre.

Aperçu de l’un des foyers pour soldats créés par Else Züblin-Spiller (AGoF 180 : 81-37)

Ces documents témoignent du fait que depuis le milieu du 19ème siècle, des femmes se sont engagées de diverses manières en Suisse et que, sans avoir de droits politiques propres, elles ont quand même marqué de leur empreinte l’histoire moderne de la Suisse. Les femmes n’ont obtenu de droits politiques au niveau national qu’en 1971, mais elles ont activement participé à la construction de la société avec leurs organisations.

Marthe Gosteli aux archives, pho-to : Elsbeth Boss

Notre fondatrice, Marthe Gosteli (22.12.1917-17.04.2017), a elle-même participé au mouvement des femmes et s’est battue pour le suffrage féminin. Elle s’est rendu compte que les associations de femmes disposaient de très nombreuses archives, mais que ces documents étaient dispersés, difficilement accessibles et désordonnés. L’historienne et Professeure Beatrix Mesmer de l’Université de Berne a confirmé cet état de fait. En 1982, Marthe Gosteli a créé la Fondation et les archives avec la conviction que «sans parité dans l’histoire, la femme n’aurajamais les mêmes droits que les hommes». Les grands accomplissements de celles qui l’avaient précédées et qui s’étaient battues à ses côtés ne devaient pas tomber dans l’oubli. L’objectif de Marthe Gosteli avec ses archives était de sauvegarder les actes des femmes pour les générations à venir et de les ancrer dans la conscience publique. Marthe Gosteli a ainsi non seulement accompli un travail de pionnière en tant que féministe, mais aussi en tant qu’archiviste et chroniqueuse du mouvement des femmes. Elle a posé les premiers jalons qui nous permettent aujourd’hui aux archives de fournir un service public professionnel et national concernant l’histoire du mouvement des femmes en Suisse.

Remettre les archives et les documents en état et les rendre accessibles, voilà les tâches principales de la Fondation. Ces documents deviennent ainsi disponibles pour la recherche et le public et peuvent être intégrés à la science, l’éducation et la culture générale. Nous exploitons ces documents dans des bases de données en ligne conformément aux normes internationales pour les archives et les bibliothèques. Ces contenus sont publics, c’est-à-dire accessibles gratuitement pour toute personne intéressée.

Archives de l’association des femmes rurales de Berne, avec les poules, vers 1928 (AGoF 139-41-08)

Nous – une équipe de trois spécialistes à temps partiel – attachons une grande importance aux conseils dispensés sur place aux archives. Mais nos contacts sont variés puisque nous donnons également des renseignements par écrit et par téléphone. Nous ne répondons pas seulement aux demandes en lien avec le vote des femmes, puisqu’il nous est aussi arrivé entre autres de rechercher des écrits d’organisations féminines sur le droit matrimonial, de rassembler des documents concernant l’élevage des poules, l’histoire du Welschlandjahr (séjour d’un an des jeunes filles alémaniques en Suisse romande) ou encore l’évolution des professions de soins, ou bien d’essayer de découvrir l’origine de l’abeille ornant le logo d’une association de femmes.

Qui fait des recherches dans les archives? Nos usagers sont variés: beaucoup d’étudiants et de chercheurs viennent nous rendre visite. C’est ainsi que chaque année, des travaux universitaires sont publiés sur la base de nos fonds. Des jeunes filles font appel à nous dans le cadre de leurs travaux de maturité et c’est souvent leur premier contact avec des archives et des manuscrits anciens. Il y a aussi des journalistes en quête de photos ou d’informations pour leurs articles. Nous recevons également des représentantes d’organisations féminines qui veulent en savoir plus sur leur histoire, par exemple en prévision d’un jubilé. Des films voient le jour grâce à nos archives: la réalisatrice Petra Volpe a effectué des recherches très poussées dans nos archives pour son film «L’Ordre divin».

Concernant les «50 ans du droit de vote et d’éligibilité des femmes» qui seront célébrés en 2021, nous sommes en contact régulier avec différents musées, collaborateurs et collaboratrices de projets qui rassemblent des documents et des informations issus de nos archives dans le cadre de leur projet pour ce jubilé.

Pétition pour le droit de vote des femmes, 1929 (collection de photos AGoF)

Le mouvement des femmes a adapté ses causes et ses pratiques à chaque époque. En tant que centre de documentation, nous suivons aussi avec attention les débats actuels. Dans le cadre de la grève des femmes de 2019 par exemple, nous avons archivé des articles de presse, des brochures, des tracts et des appels à la grève. Nous continuons à prendre spécifiquement en charge des fonds de femmes et d’organisations féminines. C’est ainsi que l’on nous a récemment confié les fonds personnels d’Anne-Marie Rey, qui s’est battue sans relâche pour décriminaliser l’avortement, ou encore les archives de l’Association suisse des jardinières (Schweizerischer Gärtnerinnenverein), qui luttait pour des conditions de travail meilleures et plus équitables et qui a été dissoute après 102 ans d’activité.

Brochure issue des archives de l’Union suisse pour décriminaliser l’avortement (AGOF 326)

L’archivage et la transmission du savoir ne sont pas gratuits. Tous les ans, la Fondation a en moyenne un déficit de CHF 120‘000 à couvrir avec ses avoirs en constante diminution. Des contributions de tiers sont indispensables pour assurer une sauvegarde durable de la Fondation et des archives et pour que la Fondation arrive à suivre le rythme de l’ère numérique. Le conseil de fondation mise sur un financement à piliers multiples : capitaux propres, dons, soutien des organisations féminines versantes ainsi que des contributions régulières de la part des pouvoirs publics. En réponse à une motion de 2017, le canton de Berne a laissé entrevoir des contributions dans la mesure où le Conseil fédéral accorderait lui aussi des contributions.

En juin 2019, la Fondation Gosteli a déposé une demande de subvention auprès du Conseil fédéral. La demande est en cours d’examen par le Conseil suisse de la science et le Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI). Le Conseil national et la Commission de la science, de l’éducation et de la culture du Conseil des États ont déjà publié une motion demandant à garantir le maintien et le développement des archives: https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20203006

Les sources relatives à l’histoire des femmes et au mouvement des femmes en Suisse sont en constante augmentation. La Fondation Gosteli assure les bases afin de pouvoir continuer à étudier l’histoire des femmes en Suisse maintenant et à l’avenir. Toute visite ou recherche est la bienvenue!

Visite des archives numérique: portrait vidéo sur la Fondation Gosteli réalisé à l’occasion de la remise du Prix de la culture de la commune bourgeoise de Berne 2017.

 

Agir maintenant pour fêter 2021

Marialuisa Parodi

Tandis que nous nous demandons où nous mènera l’urgence que nous vivons, une des raisons de notre grande appréhension concerne le sort des conditions de travail de celles qui paient déjà le plus lourd tribut sans avoir (ni jamais avoir eu) leur mot à dire dans les décisions politiques et économiques: les femmes.

Elles sont à l’avant-garde des professions de la santé et des soins: à l’échelle mondiale, elles représentent 70 % de la main-d’œuvre, mais n’occupent qu’un quart des postes de direction et sont payées en moyenne 28 % de moins que leurs collègues masculins, comme le notent l’OMS et l’ONU. Des conditions qui ne sont plus acceptables face au risque et à la fatigue auxquels elles sont exposées et au dévouement dont elles font preuve pour l’humanité tout entière.

Partout dans le monde, au début de l’épidémie, les premières à quitter leur travail rémunéré pour s’occuper de leur famille, sans conditions ni restrictions, c’étaient les femmes. De l’esthéticienne qui travaille à son compte à la PDG de la grande entreprise, nous avons toutes répondu immédiatement à la nécessité de prendre soin des membres de notre famille, surtout après que les écoles ont dû fermer leurs portes, que les hôpitaux ont cessé d’accueillir les cas moins graves de personnes infectées et que les personnes âgées ont demandé de l’aide dans la vie de tous les jours pour ne pas s’exposer à une contagion dangereuse.

Et qu’en est-il de la constellation infinie du travail féminin des services à la demande? Les vendeuses, les coiffeuses, les ouvrières; mais aussi les aides domestiques, les baby-sitters, les aides-soignantes, c’est-à-dire tout cet éventail d’emplois peu reconnus et mal payés que le journal Repubblica a définis comme « le noyau dur du bien-être social italien », mais elle aurait très bien pu dire mondial. Dans les mesures que les États allouent, il n’y a aucune trace d’un soutien aux métiers que les femmes ont inventés en complément du travail gratuit effectué à la maison et qui, rappelons-le bien, vaut selon McKinsey 10 billions de dollars, soit 13 % du PIB mondial.

Comme si cela ne suffisait pas, au pire s’ajoute le pire de la violence domestique, qui a littéralement explosé depuis que les familles ont dû s’adapter au confinement forcé. L’alerte, qui a commencé en Chine, s’est propagée à tous les pays en confinement à la même vitesse que le virus.

C’est pourquoi il n’est pas acceptable que les femmes soient absentes de l’élaboration des plans de relance économique et sociale et que l’élimination des inégalités entre les sexes ne soit pas un objectif économique stratégique.

La Fédération des Associations Féminines Tessinoises FAFTPlus a écrit au gouvernement tessinois et a ensuite lancé une pétition en ligne pour demander

  1. une présence féminine qualifiée dans les lieux de la reconstruction pour le travail et les processus de décision qui garantissent la diversité des visions, l’élargissement de la gamme des compétences et l’intégration des requêtes des différentes couches de la société.
  2. la réduction des écarts entre les sexes comme objectif stratégique, en particulier dans les processus de dépenses publiques, en activant les expériences et les ressources en matière de budgétisation en fonction du sexe déjà présentes sur le territoire, également par l’intermédiaire d’un groupe de travail spécialisé.
  3. des statistiques de genre pour guider les plans d’intervention d’après-crise et garantir des actions de relance efficaces, en tenant compte des asymétries entre les sexes sur le marché du travail et des différentes répercussions de la crise sanitaire et économique.
  4. la visibilité des compétences des femmes et du rôle des femmes dans la reconstruction, en promouvant la présence des femmes dans les médias et dans l’espace public et politique, en particulier des expertes impliquées dans les groupes de travail à différents niveaux. La communication d’un nouveau concept de leadership inclusif est nécessaire et décisive.

L’immense succès de cette pétition témoigne du fait que tous les citoyens, hommes et femmes, considèrent l’égalité des sexes comme un objectif qui ne peut plus être reporté. Il appartient aux responsables politiques de tirer les conclusions qui s’imposent, malgré, mais surtout précisément compte tenu de l’urgence dans laquelle nous nous trouvons.

En 2021, ce sera le 50e anniversaire du droit de vote des femmes suisses, mais cette pandémie menace de miner encore plus le statut des femmes.

Nous devons réfléchir dès maintenant sur l’avenir que nous voulons et la vision que la politique peut avoir d’elle-même, du monde et des femmes, pour arriver en 2021 avec de bonnes raisons de faire vraiment la fête.

Penser la démocratie

Zita Küng

2021 sera une année anniversaire pour la démocratie: En effet, cela fera 50 ans que les femmes suisses ont les mêmes droits politiques que les hommes. Je pense que c’est une bonne occasion de réfléchir à la démocratie.

Dès que je pense « démocratie », mon horizon me dépasse. Je ne peux pas, à moi seule, faire la démocratie. Je dirige donc mon regard vers mon environnement, j’observe qui et quoi d’autre est sur la route à mes côtés: C’est un premier défi. Entre autres choses, cela signifie aussi que je me rends compte que je ne pourrais pas survivre sans les autres. Mon besoin d’indépendance et d’autonomie incontestable est certes important et juste, mais l’indépendance n’est qu’un côté de la médaille. L’autre côté, c’est le besoin de coopération, d’acceptation et de sécurité. En fonction de la situation, j’ai tendance à plutôt concentrer mes efforts sur la production d’un côté ou de l’autre de la médaille.

La question de savoir comment je suis indépendante et autonome est une chose que je peux d’abord déterminer avec moi-même. Il s’agit de mes projets de vie personnels. Pour que mon besoin de coopération, d’acceptation et de sécurité prenne effet, j’ai besoin d’autres personnes, voire de toute une société. En effet, je ne me sens en sécurité que lorsque j’ai de la nourriture, des vêtements, un logement et lorsque la santé, l’éducation et la culture sont accessibles. Qui détermine quels biens sont produits et mis à disposition, et dans quelles conditions? Qui est activement impliqué dans la production et la distribution de ces biens? Qui y a accès et comment? Cette organisation complexe peut être conçue selon différents principes. « Penser la démocratie » part de là et suggère que nous négociions et prenions les décisions ensemble.

Pour l’année 2021, j’espère que de nombreuses personnes réfléchiront à ce qu’était la situation lorsque les Suisses décidaient encore et toujours que seuls les hommes mèneraient ces négociations et prendraient des décisions. Une réalité que j’ai vécue quand j’étais petite fille. Par exemple, je n’arrivais pas à concevoir que ma mère, qui « tirait » notre famille, ne soit pas autorisée à mettre une enveloppe dans l’urne le dimanche des élections et doive attendre avec nous, les enfants, à l’extérieur du bureau de vote jusqu’à ce que mon père sorte. C’est assez marquant. Je me demande donc sans cesse quand ces réminiscences refont surface.

J’attends également avec impatience toutes les histoires sur la façon dont la participation des femmes suisses à la démocratie se réalise depuis le 7 février 1971, et sur l’impact qu’elle a pu avoir. J’ai donc aussi été marquée par le fait d’avoir reçu une enveloppe de vote portant mon nom et m’invitant à exprimer mon opinion. Notre démocratie directe me donne la possibilité, quatre fois par an, de participer à la prise de décision sur un large éventail de questions. Notre société est fondée sur l’idée que les Suisse-sse-s majeur-e-s forment le peuple et doivent avoir leur mot à dire.

Les différentes réalités de la vie, les différentes visions du monde, les différents milieux et intérêts se rejoignent ici. Il n’est pas facile de concilier tout cela et de créer une cohésion sociale! Où et comment avons-nous réussi? Où et comment vois-je une nécessité d’amélioration? Toutes ces évaluations sont importantes et s’inscrivent dans un discours commun. Cela permet de maintenir la démocratie en vie et en bonne santé.

Lorsque nous avons commencé les préparatifs pour 2021, j’ai dû expliquer encore et encore pourquoi la question de la participation du peuple à une démocratie était importante. Très souvent, j’ai constaté que beaucoup de gens supposent que c’est « comme ça » chez nous et que cela n’est même pas remis en question.

Le coronavirus nous a également rattrapés sur ce point. Le fait de « penser la démocratie » a considérablement gagné en pertinence. Qui aurait pu penser il y a deux mois à peine que l’armée suisse serait mobilisée, que le Conseil fédéral prendrait des ordonnances d’urgence et que nos frontières seraient fermées? La session parlementaire a été interrompue et une nouvelle session a été convoquée dans des conditions d’organisation totalement nouvelles. Il n’a pas encore été décidé quand les prochains votes et élections pourront avoir lieu, car la campagne préparatoire servant à se forger une opinion ne peut avoir lieu que dans une mesure très limitée.

Nous ne pouvons donc pas continuer à faire ce à quoi nous sommes habitués. Pour que la démocratie fonctionne, nous devons repenser et trouver comment nous voulons garantir la participation du peuple. Pour que nous puissions construire, beaucoup doivent aussi s’exprimer. Je dois être capable de percevoir quelles sont les différentes opinions, quels sont les arguments avancés, quels sont les intérêts qui entrent en jeu. Lorsque je regarde ceux qui prennent la parole, je remarque qu’il s’agit surtout d’hommes – et pas seulement en Suisse. Les femmes qui occupent des fonctions officielles font l’exception: Notre présidente de la Confédération, notre ministre de la justice, notre ministre de la défense, la présidente de la Conférence des directeurs de l’instruction publique, la présidente de la Conférence des directeurs de la santé, la présidente du Conseil national, la secrétaire d’État au Seco (ai-je oublié une femme?). Les autres postes sont occupés par des hommes.

De plus, on pose des questions à des spécialistes des secteurs de la santé, des soins, de l’économie, de la culture, des sports, des transports, du droit… Malheureusement, dans la plupart des cas, ce sont là aussi des hommes qui présentent leur position et leur opinion. Il est important pour moi que nous engagions un véritable dialogue. Je veux également écouter des femmes expertes et je veux pouvoir entendre la voix des femmes là où sont abordés, dans toute leur diversité, des sujets qui les concernent elles aussi. Une bonne coexistence démocratique signifie aussi que les hommes s’aperçoivent de cela et revendiquent leurs participation active. C’est ce qui fait avancer notre démocratie.

Je me réjouis de toutes les contributions de femmes et d’hommes qui reflètent notre vie communautaire. C’est un sujet brûlant et passionnant. Notre démocratie a encore beaucoup à accomplir avant le 50ème anniversaire du droit de vote des femmes, le 7 février 2021: Nous voulons avoir un avenir ensemble malgré le coronavirus. Pour cela, nous avons besoin de l’énergie et des idées de chacune.

Restez en bonne santé. Continuez à penser la démocratie.